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La cérémonie de la nation Tla’Amin pour l'ouverture du Tribunal International des Droits de la Nature, Maison des Métallos, Paris, 2015.

À la veille de la Marche pour le climat qui n'a pas eu lieu, une vingtaine de personnes se sont réunies au bord du canal de l'Ourcq à l'appel de Toxic Tour 93 pour honorer nos mort-e-s. Par la lecture émue d'un texte reliant avec une grande justesse les mort-e-s passé-e-s, présent-e-s et à venir des attentats et du climat, ce temps de pause et de recueillement nous invitait à écrire notre propre histoire, à continuer de le faire sans relâche pour honorer les victimes de politiques qui ne sont pas les nôtres.

Toxic Tour, Paris, novembre 2015. Toxic Tours Detox 93.

L'urgence sécuritaire s'abat même sur des rassemblements pacifistes comme la chaîne humaine et la mobilisation sur la place de la République dimanche dernier ; l'espace public est capturé, nous en sommes privés. Les activistes travaillent à développer d'ingénieuses stratégies pour contourner l'état d'urgence et faire porter leur voix que des négociations officielles ne pourront taire. En parallèle, les institutions culturelles et des lieux artistiques de la capitale abritent de nombreuses programmations en écho à la COP21 et deviennent des refuges où échanger. Ils ont pris la mesure du tournant conceptuel et culturel à opérer, intègrent les questions hautement politiques que sont l'écologie et le changement climatique et travaillent à fabriquer d'autres imaginaires.

Ce matin (vendredi 4 décembre) s'inaugurait à la Maison des Métallos le Tribunal International des Droits de la Nature. Initié par Global Alliance for the Rights of Nature (GARN) et Ecocide on Earth (EEE), ce projet expérimente de nouveaux outils et concepts juridiques afin de faire reconnaître les Droits de la Nature dans le droit public et le Crime d'Ecocide dans le droit pénal international. Peut-être serait-il plus juste ici de parler de droits des Terriens qui rassembleraient humains et non-humains sans distinction, afin d'éviter les problèmes liés au concept unifiant et excluant de nature. La Terre-Mère ou Pachamama y est centrale, mais d'autres narratifs mériteraient d'être développés pour les peuples dont elle ne reflète pas la culture.

C'est un véritable modèle de gouvernance qui se construit depuis le premier tribunal tenu en marge de la COP20 à Lima. Durant les deux jours que dure l'événement, sept cas de crimes sont instruits afin de prouver que la Terre est victime de nombreuses violations qui appellent réparations. Le crime est certes systémique mais les humains sont responsables à des niveaux différents – 10% de la population contribuent à la moitié de la production de gaz à effet de serre. Il s'agit de faire asseoir les responsables sur le banc des accusés, à savoir les Etats et les multinationales qui empêchent toute remise en cause du modèle de développement dominant comme le stipule l'article 3.51 de la Convention-Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (CCNUCC).

Ouvert avec une cérémonie de la nation Tla'Amin afin de « rétrécir la distance entre la tête et le cœur » (qui est parfois la distance la plus longue, surtout dans les affaires qui nous concernent), le Tribunal s'est ensuite intéressé à des domaines clés trop absents des débats au Bourget : déforestation, eau, énergies fossiles et nucléaire... On apprenait par exemple que le Secrétariat de la COP21 avait distribué à tous les négociateurs un document conséquent sur le CCS (Carbon Capture Storage), une des solutions promue par les tenants de la géo-ingénierie, ces apprentis sorciers du climat2 qui cherchent à renforcer notre addiction envers des technologies dangereuses aux conséquences irréversibles.

En écho à des ouvrages récemment parus3, le droit apparaît encore ici comme l'outil incontournable pour nous protéger et lutter efficacement contre le réchauffement climatique – mais il ne faudrait pas qu'il soit le seul et la bataille ne peut se limiter au domaine juridique, car il est une arme que les responsables des crises en cours savent parfaitement manier. De passage à Paris pour l'atelier professionnel ArtCOP21, l'artiste et chercheur Nabil Ahmed développe des réponses à la fois juridiques et politiques aux conflits écologiques. Son projet Earth Sensing Association consiste à fabriquer des preuves à partir de traces qu'il investigue et formalise par un langage esthétique et une approche curatoriale. Il construit une véritable forensic ecology inspirée de l'architecture, un acte politique qui opère par traduction entre les disciplines et crée des forums à partir desquels ces traces devenues preuves sont assemblées pour devenir acceptables dans un cadre légal.

1 — "Measures taken to combat climate change, including unilateral ones, should not constitute a means of arbitrary or unjustifiable discrimination or a disguised restriction on international trade."

2 — Clive Hamilton, Les Apprentis sorciers du climat. Raisons et déraisons de la géo-ingénierie, Seuil, Collection Anthropocène, 2013.

3 — Naomi Klein, Tout peut changer. Capitalisme & Changement climatique, Paris, Actes Sud, 2015; Crime Climatique Stop ! L'appel de la société civile, Paris, Seuil, 2015.

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Tagged cop 21
Posted 05 Dec 2015
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